
Il aura fallu huit ans à
Umberto Eco pour écrire
le cimetière de Prague. Une durée cependant classique
chez l'auteur, qui a toujours pris son temps pour ses production fictionnelles. Et si certains de ses écrits sont plutôt difficile d'accès (le fabuleux
pendule de Foucault,
l'étrange
Baudolino), ce n'est pas le cas de celui-ci, qui peut se lire comme un roman historique, où se mê;lent aventures et espionnage, dans la grande tradition
d'
Alexandre Dumas (personnage que l'on retrouve d'ailleurs dans
le cimetière de Prague). Et pourtant, comme toujours chez
Umberto Eco, le roman s'avère bien plus riche qu'un simple roman d'aventures. Car, l'auteur nous fait (re)découvrir l'histoire
européenne du XIXème siècle, un siècle où l'Italie moderne se créé (dans le sang), où Paris voit passer dans ses rues les Prussiens et les
révolutionnaires, où la tout le monde s'espionne, se trompe, voir se tue, pour des raisons qui n'ont bien souvent pas grand chose à voir avec les raisons d'état. Et surtout,
où le mensonge a des répercutions mondiales (ou tout de moins européenne, ce qui a l'époque était, pour la majorité des gens, la même chose).
Le Faux, thème au centre de la pensée d'
Umberto Eco depuis toujours (cf. des essais comme
les limites de l'interprétation ou bien encore
la guerre du faux, ainsi bien sur des ses romans,
le pendule de Foucault,
le nom de la rose et
Baudolino en tête), et ici développé et décortiqué, et ce sous toutes ses
formes, y compris littéraires. Sur ce point précis, la forme même du roman entraîne le lecteur dans le faux et le mensonge: en effet,
le cimetière de Prague
est narré par pas moins de trois personnages: Simone Simonini, l'escroc falsificateur, menteur, raciste, misogyne, plus ou moins amnésique, mais néanmoins héros (sympathique)
du roman; Dalla Piccola, un curé lui aussi amnésique, et visiblement n'existant que dans l'esprit de Simonini; et enfin un Narrateur, qui vient remettre les idées des deux
précédents en ordre. Mais les trois personnages de finalement n'en être qu'un, Simonini, ou peu s'en faut....
Et
Umberto Eco de nous montrer, au travers de son faussaire, le mode de fonctionnement, voir de diffusion, du faux. Et ce, via une pirouette
thématique, en ne décrivant que des faits réels. En fait,
Umberto Eco, faisant comme toujours preuve de finesse et
d'érudition, prend à contre pied des romans comme le
Da Vinci Code de
Dan Brown (voir pire, comme l'essai
L'Enigme sacrée d'
Henry Lincoln,
Richard Leigh et
Michael Baigent, dont s'est justement inspiré
Dan Brown pour son best seller), qui aux déclarent dévoiler la vérité, en inventant des faits, là où donc
Umberto Eco nous démontre le mensonge et le Faux en nous décrivant la vérité.
Umberto Eco s'en prend ainsi aux fumeuses théories du complot (une constante chez lui), autant à la mode au XIXème
siècle que de nos jours (la preuve par quatre dans le roman), au satanisme, mais aussi et surtout à l'un des faux les plus tristement célèbres de notre époque:
les Protocoles des Sages de Sion (un fascicule de propagande à caractère antisémite ayant grandement influencé la pensée et la doctrine hitlérienne).
Aujourd'hui encore, une grande partie des théories du complot se basent plus ou moins directement sur le mode de pensée des Protocoles des Sages de Sion. Le fascicule lui-même est
encore lu comme vrai par de nombreuses personnes de part le monde (cf. la déclaration d'
Hamid Chabat, maire de Fès, en mars 2011, où il annoncait "
que les révolutions arabes
étaient inscrites dans l'agenda des Protocoles des Sages de Sion"), alors même que son origine frauduleuse a été démontrée, et ne fait aujourd'hui plus l'ombre d'un doute.
Depuis les auteurs, de
Rachkovsky à
Golovinski, jusqu'aux passages repris pratiquement à l'identique des romans de
Maurice Joly et
Eugène Sue, ou des
essais de
Léo Taxil, sans oublier les buts de cet écrit, l'histoire des protocoles est aujourd'hui connue dans ses moindres détails, et
Umberto Eco d'articuler son
cimetière de Prague autour de ce Faux.
Se retrouvent aussi dans ce roman les théories anti franc-maçonnes, les jésuites, l'affaire Dreyfus,
Léo Taxil et son canular spectaculaire,
Ippolito Nievo,
Alexandre Dumas (père et fils),
Sigmund Freud,
Barruel,
Eugène Sue,
Garibaldi, le tout dans un Paris rappelant le New-York
d'
Herbert Asbury dans son
Gangs of New-York (mais sans les exagérations et
le mélange entre mythe et réalité propre à l'auteur), et, pour la forme, dans le style épistolaire si cher à ce siècle. Et comme le dit l'auteur, dans
son roman tout est vrai sauf le héros. Et encore, même celui-ci de ne pas être une pure fiction....
Avec
le cimetière de Prague,
Umberto Eco créé en quelque sorte un pont thématique avec ses
précédents ouvrages fictionnels: trame policière comme dans
le nom de la rose (les cadavres pleuvent dans les deux
romans y compris ceux de prêtres), auto-psychanalyse comme dans
La Mystérieuse Flamme de la reine Loana, héros pris dans une spirale autodestructrice comme dans
l'île du jour d'avant, et dénonciation des faussaires comme dans
le pendule de Foucault et
Baudolino. Une synthèse qui met en avant un personnage odieux,
mais finalement attachant, alors même que ses actes, le lecteur le sait bien, vont avoir des conséquences dramatiques pour l'avenir européen, l'auteur nous rappelant que
l'être humain, s'il agit bien souvent avec bêtise et méchanceté, reste cependant attachant et mérite l'amour ou tout du moins l'amitié de son prochain. Et
grâce à son talent, son humour -souvent teinté d'ironie-, et son érudition, nous donne une leçon d'histoire, d'écriture et aussi et surtout donne à
son lecteur à réfléchir.