
Est-il possible d'aborder un texte de façon absolument objective? Telle peut être la question centrale de ce livre. En effet, chaque lecteur (mais ce principe s'applique à tous les
modes de diffusion de messages, que ce soit le livre, la peinture, la télévision, ....) arrive avec un vécu, une expérience, une compréhension du monde qui lui est
propre (qu'il soit culturel, historique, ou bien tout autre), et qu'il va confronter au texte et à l'univers de l'auteur. Car, nous rappelle
Eco, ce que nous dit un texte n'est pas forcément ce que veut nous dire l'auteur. Et bien sur, ce que comprend un lecteur n'est pas
forcément ce que voulait dire un auteur. Ainsi, même sur des textes simples, il sera aisé de vérifier que deux lecteurs auront sans aucun doute deux lectures
différentes, et donc deux compréhensions et analyses différentes. Et plus le texte sera ardu, plus cet écart entre message donné et message reçu sera grand,
soit parce que le texte est en soi complexe (ex
Finnegans Wake de
Joyce), soit parce que le temps a brouillé les pistes (ex la
Poétique d'
Aristote), soit pour
les deux raisons (
la Divine Comédie de
Dante).
L'influence d'une époque, aussi bien pour le lecteur que pour l'auteur, aura un impact sur une œuvre, quelque qu'elle soit, apparaissant finalement comme évoluant au fil du temps.
Ainsi, si les mots ne changent pas, leur sens peut évoluer dans le temps, venant changer la compréhension d'un auteur.
Eco,
faisant preuve d'une érudition toujours aussi éblouissante, prend l'exemple du mot authentique, aujourd'hui plus ou moins équivalent à véridique, signifiait, au
Moyen-âge, conforme à la coutume. Résultat, de nombreux écrits furent modifié (par des moines notamment), effaçant ou remplaçant les passages
gênants, ceci en toute bonne fois, pour les rendre plus cohérents, et donc authentiques.
Interpréter un texte est donc un acte finalement bien plus ardu qu'il ne peut sembler à premier abord, et ce même si
Eco,
en bon sémioticien, nous explique que toute interprétation ou presque est bonne, si ce n'est juste. Il nuancera cette idée en expliquant qu'il est plus facile de
détecter de mauvaises interprétations que de bonnes. Et ce décodage de messages est encore plus compliqué sur les textes ésotériques ou religieux, tous deux
conçus (ou en tout cas reçus) de la même façon. Il s'agit en effet dans les deux cas de messages codés (paraboles, métaphores, symbolisme, ...) dont la clé
nécessaire au décodage est bien souvent perdue. D'ailleurs
Umberto Eco, en spécialiste de la question, dénonce les
fonctionnements pour le moins douteux d'un point de vue intellectuel et sémiotique de l'hermétisme, et plus particulièrement l'alchimie et les théories du complot, le premier
étant un parfait exemple du symbolisme à l'excès masquant un vide absolu, le second l'inverse, à savoir une surinterprétation d'une information minimale.
Les Limites de l'interprétation revient aussi de façon très détaillée sur le faux et la contrefaçon, expliquant en détail toutes les formes
existantes de faux, et leur impact d'un point de vue interprétatif. Un exposé passionnant éclairant le mode de fonctionnement de la pensée humaine et, au final, relativisant
énormément la notion de faux (une traduction est ainsi par exemple éclairant de faux, puisque ne représentant pas par définition l'écrit d'origine, mais pourtant,
il ne peut pas être à priori considéré comme malveillant vis à vis de l'œuvre originale), certains faux ayant au final plus de valeur que l'original (comme par
exemple dans le cas des timbres présentant des défauts, et s'arrachant par les collectionneurs à de prix dépassant de beaucoup le prix du timbre originel).
Umberto Eco en vient ainsi à aborder l'univers de fiction, faux manifeste du monde réel, mais absolument nécessaire
à la construction d'un récit, et ce qu'elle que soit le type de récit, de la science-fiction au récit histoire. Et l'auteur d'en profiter pour nous plonger dans les plus
profonds mécanismes de décodage sémiotiques et informatifs, un lecteur sachant toujours distinguer le réel (le vrai monde) du monde de fiction, et même différencier
au sein de ce monde fictif, la réalité présentée par l'auteur de, disons, un mensonge proféré par un protagoniste.
Umberto Eco finit son livre par un cours magistral de sémiotique (peut-être la seule partie véritablement ardue, le reste
se lisant facilement, y compris par des lecteurs n'ayant aucune notion du sujet), où le mode de construction/déconstruction de la pensée est analysés, avec à l'appui
des phrases types ("Jean est retourné à New-York"), bien moins simples qu'il n'y parait au premier abord. Pointu mais passionnant.
Si
les limites de l'interprétation se penche en grande partie sur le vecteur livre, il n'en oublie pas les autres modes de diffusions d'informations, et rend ce film d'un
intérêt qui dépasse le cadre des universitaires et autres experts en sémiologie, pour s'ouvrir à tout le monde. Cet essai est une fenêtre ouverte sur le monde
infini de la compréhension du fonctionnement de la pensée humaine.