Si l'on est en droit de se méfier des enfants déterrant les écrits de leurs parents (cf
James Herbert), il ne faut surtout pas mettre
Christopher Tolkien,
le fils de
J.R.R. Tolkien dans le même panier. Même s'il est indéniable qu'il compte sur le talent de son
père pour gagner sa vie, jamais au grand jamais il ne s'est abaissé à écrire de nouveaux récits, soit disant d'après les idées de son
père. A tel point que pour les
enfants de Húrin,
Christopher Tolkien, forcé de changer un mot (un seul mot!), s'explique en appendices sur plusieurs pages.
Et pourtant, il n'était pas sur que quelqu'un se rende compte de ce changement de mot.
De même,
Christopher Tolkien s'explique sur les raisons de la sortie de ces
enfants de Húrin, que les fans de l'auteur du
Seigneur des anneaux connaissent déjà, puisque l'histoire se retrouve en partie dans les déjà
posthumes
Silmarillion et
contes et légendes inachevées du premier âge. L'unification de cette histoire, jusqu'à présent morcelée (et
contenant quelques divergences entre les différentes versions), permet de mieux appréhender l'une des histoires majeures inventées par
J.R.R. Tolkien. Histoire sans doute plus importante au père de Frodo que celle de son best seller,
Le Seigneur des anneaux. Et tellement plus poignante!
Mais attention, cependant, ce livre est d'un abord plus difficile que
Le Seigneur des anneaux, en raison de son style.
Si
Le Seigneur des anneaux est écrit de façon romanesque,
les enfants de Húrin (tout comme
tout ce qui touche aux Premier et Second Âges) est écrit à la façon d'une épopée, l'amour de
Tolkien pour les romans de gestes, et plus particulièrement les romans anglo-saxons de la période du Moyen-âge,
inprègne ce roman. D'ailleurs, l'auteur n'hésite par à faire appel à de vieilles tournures de phrases tombées en désuétude.
Résultat, ce que l'histoire perd en proximité, elle le gagne en force, tout le récit étant ressenti comme inaltérable et surtout écrit, dans le sens
du destin inébranlable s'abattant sur les protagonistes sans espoir aucun d'y réchapper.
Si le récit de Beren et Lúthien (l'autre grand récit mythologique de
Tolkien, lui aussi présent dans
le
Silmarillion) laissait apercevoir la lumière, il n'en est rien dans l'histoire de Húrin, et surtout de ses enfants, Túrin et Nienor. Rarement écrit
de fantasy (et d'autant plus s'il est moderne) n'aura été aussi sombre, et ses personnages aussi forts. De plus, les passages de bravoure ponctuant le récit, et en
particulier le combat final entre Túrin et le dragon Glaurung, n'ont rien à envier aux grandes épopées que nous ont légué l'Histoire, de St-Georges
terrassant le dragon à Siegfried, en passant bien entendu par Beowulf, poème épique dont
Tolkien était un
expert et un inconditionnel. Impossible de ne pas voir dans le combat entre Túrin et Glaurung la version de
Tolkien de
l'affrontement entre Beowulf et le dragon où les deux protagonistes trouveront la mort.
Ce récit aborde de très nombreux thèmes majeurs du genre épopée, que ce soit l'honneur, le destin (ainsi bien entendu que la façon d'essayer
d'échapper à celui-ci), la bravoure, la trahison, le mal, etc.. On retrouve même des thématiques purement grecque, comme l'Oedipe, avec le destin qui attend le
frère et la soeur, Túrin et Nienor, et qui s'achèvera dans le sang, la souffrance, et la mort. Poignante du premier mot au dernier, ce récit est un condensé
du talent de l'auteur, qui, nourri de littérature épique et héroïque, a su en tirer le meilleur.
L'Epée, symbole du héros dans la littérature guerrière (Durandal pour Roland, Excalibur pour Arthur,...), prend ici un caractère ambigu, ce qui est à
priori rare chez
Le Seigneur des anneaux, où les armes sont toujours l'extension de leur porteur (Narsil, puis
Anduril pour Aragorn, Dard pour Frodo et Bilbo, Aranrúth pour Thingol, Aeglos pour Gil-Galad, Ringil pour Fingolfin, pour n'en citer que quelques unes). Ainsi, Gurthang est à
la foi l'arme qui terrorise les ennemis du Noire-Epée (le fait que Túrin se fasse appeler selon la couleur de son épée est déjà en soi un signe de
l'importance de l'arme), celle qui lui permettra de vaincre son ennemi, Glaurung, mais aussi et surtout ce par quoi arrivera le funeste destin du héros. Et ce de deux façons:
La première, en cela que Túrin ne peut s'empêcher d'aller combattre (l'épée étant par définition le symbole du combattant), quitte à se
faire connaître de son ennemi, lui qui vit caché pour fuir sa malédiction. Et la seconde qui pourrait se résumer par "celui qui vit par l'épée
périra par l'épée" (dans le sens propre du terme pour le coup), montrant bien qu'une arme, quelle qu'elle soit, peut toujours se retourner contre son maître. Le
fait que l'épée lui parle dans les derniers moments (le seul cas d'objet loquace dans tout le cycle de
J.R.R. Tolkien) montre bien la malignité de l'objet. Etrangement, la fantasy moderne présentera une autre
épée parlante, exactement à la même époque:
Stormbringer.
L'homme face à son destin: Quel artiste, et ce quel que soit son moyen d'expression, n'a pas un jour ou l'autre abordé ce sujet. Mais combien aussi brillamment que
Tolkien avec son personnage de Túrin, qui lutte à la fois pour se cacher de son ennemi (en fait de ses ennemis,
à savoir Morgoth et Glaurung) et en même temps pour se faire connaître pour qui il est: le digne fils de son père, cherchant à tirer vengeance de
l'emprisonnement de son père, lui-même un grand héros de son temps. Cette dualité est brillamment mise en exergue par l'auteur, tout d'abord dans les gestes de son
héros, mais aussi, de façon très
Tolkienesque, dans ses noms. Car chez
Tolkien le nom d'un personnage a une importance capitale. Que Túrin en change constamment (Neithan, Adanedhel, Mormegil,
Agarwaen, Gorthol, Turambar) montre bien la lutte intérieure et extérieure (c'est à dire vis à vis de la société) du personnage face à sa
destinée. Destinée qui finira inévitablement par le rattraper et le terrasser, car, en tout cas dans le cas des romans épiques, il est impossible d'échapper
à son destin.
Incroyable qu'une oeuvre aussi brillante ait attendue la mort de son auteur pour enfin paraître (enfin, pas si étonnant que cela si l'on pense que
Tolkien a toujours considéré son récit comme inachevé). Car que ceux qui pensaient que Smaug
était LE dragon de l'oeuvre de
Tolkien découvriront que le professeur avait inventé un autre dragon, bien plus
évocateur et "draconique". Tout simplement le plus beau dragon de la littérature moderne, et l'un des plus marquants, mythologie y compris. Et son adversaire, Túrin
Turambar, de suivre les plus grands héros épiques de près.
Une chose est sure, avant d'arriver jusqu'à nous,
les enfants de Húrin est passé par bien des phases. Tout d'abord imaginé comme un immense poème
à l'ancienne, nommé
le lai des enfants de Húrin, finalement abandonné par son auteur, au vu de l'ampleur du travail; puis réécrit en prose
sous forme résumé dans
le Silmarillion (et jamais édité du vivant de l'auteur); puis enfin sous forme indépendante, mais jamais finalisée par
son auteur.
Preuve que ce récit est d'une force évocatrice rare, le nombre d'illustrations traitant de ce récit, du entre autres aux deux grands spécialistes de
Tolkien,
Alan Lee (Oscarisé pour son travail sur
le seigneur des anneaux de
Peter Jackson) et
Greg Howe. Les éditions disponibles sur le marché proposent d'ailleurs quelques uns des dessins d'
Alan Lee en
accompagnement des mots du professeur
Tolkien. A noter enfin que la version audio de l'histoire est narré (en anglais) par pas moins que
Christopher Lee, qui incarnait faut-il le rappeler Saroumane dans
la trilogie cinématographique.