
Si aujourd'hui
Blade Runner est pour ainsi dire le roman le plus connu de
son auteur, le roman a bien eu du mal à trouver sa
place. Déjà, au niveau du titre, il connut (en tout cas au niveau de sa traduction) plusieurs changements; si en anglais il n'est connu que sou le seul titre
do androids dream of electric sheep?, en France il fut tout d'abord édité sous celui de
Robot Blues, à partir de 1976, avant de se voir renommé en 1979
les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, avant de prendre en 1982 son titre actuel,
Blade Runner, ceci bien entendu afin de faire le lien avec
le film de
Ridley Scott. Ajoutons à cela le fait que son
auteur même a mis du temps à apprécier sa propre histoire, la considérant pendant longtemps comme l'une de ses moins bonnes (en fait jusqu'à ce qu'il voit les
premières images tirées de son œuvre).
Et pourtant,
Blade Runner s'avère être à la fois une fabuleuse histoire de science-fiction, une très efficace enquête policière, ainsi qu'une œuvre
au contenu thématique très riche, comme d'ailleurs pratiquement toujours chez
Dick. D'un point de vue science-fictionnel, il
est d'ailleurs très intéressant de noter que si la quasi totalité des romans de
Philip K. Dick fait preuve d'un
désintérêt flagrant pour tout ce qui est technologique (et
Blade Runner de ne pas faire exception à la règle), l'univers imaginé par l'auteur se
prête à l'extrapolation comme rarement, chacun se créant son propre univers, à la fois retro et futuriste (comme d'ailleurs le montre très bien
le film de
Ridley Scott.
Mais c'est bien sur au niveau des thèmes traités que
Blade Runner fascine. Nombreux, disparates, les sujets abordés par ce relativement court roman sont paradoxalement
d'une richesse rare:
La société américaine
Thématique indissociable de l'œuvre de
Philip K. Dick, la déchéance de la société américaine est
ici traitée en profondeur. Sur un postulat récurrent chez
Dick, à savoir la Guerre Mondiale atomique, l'auteur nous
décrit un monde devenu hostile, où les gens normaux ne rêvent que d'une chose, s'exiler vers les colonies spatiales (martienne en particulier), et où ceux qui ne peuvent
s'offrir le luxe de partir doivent survivre dans un monde délabré, pratiquement abandonné de toute vie, et en particulier de vie animale, les animaux ayant presque tous disparus. De
ce point de vue là,
Blade Runner est écologique avant l'heure. Mais cela reste avant tout une façon pour
K. Dick
d'extérioriser sa peur de la guerre finale, une constante de son œuvre, ainsi que de la S-F américaine post Hiroshima. La chute de la société américaine, ici
représentée à la fois par la délabrement des villes, par l'extinction de nombreuses espèces animales, ainsi que par la quasi disparition de la race humaine (là
où tout au contraire le
Blade Runner de
Ridley Scott nous
montrera un futur surpeuplé), est une peur ancrée au plus profond de l'auteur, un auteur qui à la fois craint l'absence d'êtres humains et la promiscuité (presque tous
les romans de
Philip K. Dick sont paranoïaques et d'un pessimisme vis à vis des rapports humains, voués à
l'échec dans pratiquement tous les cas).
La société américaine s'effritant, la seule solution est la fuite. Une fuite qui peut prendre la forme d'un départ vers les colonies, avec à la clé l'espoir
d'une vie meilleure (espoir bien souvent déçu); ou qui peut se traduire par une rupture avec le réel, soit par la prise de drogue (comme c'est le cas pour la femme de Deckard,
Iran), soit par la folie (comme par exemple avec Isidore, qui voit ses faculté intellectuelles diminuer petit à petit). Et pour ceux qui ne peuvent se permettre de fuir la
réalité, il reste deux solutions: la religion (le mercerisme) ou la monomanie purgative (s'occuper d'un animal, qu'il soit véridique ou pas).
La religion
Une grande majorité des romans de
Philip K. Dick traite de façon plus ou moins directe de la religion. Mais
Blade Runner
l'aborde en profondeur. Tout d'abord en analysant la symbiose ressentie par les adeptes d'une religion, quelle qu'elle soit, entre eux. Ici, cette symbiose est totale, les croyants recevant pour de
vrai les blessures de leur divinité (ce qui est on ne peut plus chrétien comme image de dieu). Puis en montrant le fossé séparant les fidèles des incroyants. Dans
le premier clan, on retrouve Iran, qui se drogue à la fois à l'orgue d'humeur et au mercerisme (et par là
Dick, loin de
dire "croire en dieu c'est comme se droguer, c'est à dire mal", déclare en fait tout le contraire, à savoir "se droguer, c'est comme croire en un dieu tout puissant, c'est le
salut!"), et de l'autre on a à la fois Deckard et les androïdes (le terme répliquant ayant été, rappelons-le, inventé par
Ridley Scott pour
son film). Le Blade Runner, en tout cas dans un
premier temps, ne voit dans le mercerisme qu'une sorte de passe-temps sans intérêt, tandis que le andros par définition ne peuvent ressentir aucune empathie, et par là
même avoir de tendance religieuse. Dans les deux cas, l'effet est destructeur d'un point de vue psychologique.
Et lorsqu'à la fin du roman, les humains apprennent que le mercerisme n'est qu'un mensonge, cela n'a aucun impact sur la croyance des adeptes, ce que ne comprennent pas les androïdes,
menés par la logique. Bien au contraire, Deckard deviendra suite à cela adepte du mercerisme. Mensonge et croyance ne sont au final nullement incompatible, bien au contraire. Une
façon typiquement
Dickienne d'envisager la réalité, fusse-t-elle divine.
Les médias
Dans
Blade Runner il existe deux sortes de programmes diffusés dans les médias (radio et télévision): les campagnes de publicité pour l'émigration
vers mars, et les programmes de divertissement, animés par l'Ami Buster (un personnage totalement absent du
Blade Runner de
Ridley Scott). Si bien vite, le lecteur comprend que le gouvernement n'est pas qu'animé de bonnes intentions avec ses
campagnes de renseignement, obéissant en quelque sorte à la toute-puissante Tyrell Corporation, dont le but est bien entendu de vendre des androïdes, il n'en va pas tout à
fait de même avec l'Ami Buster. Si le côté abrutissement des masses est assez évident, à la fois par le contenu et par le fait qu'il devrait être évident
pour tous qu'il est impossible à un homme non seulement d'être à l'écran pratiquement 24H sur 24, mais en plus faire de même à la radio,
Blade Runner
en vient à nous décrire un univers des médias où là aussi le seul but est de nous vendre des produits, et ce de façon plus subtile (ici, encore une fois,
tout tourne autour de la vente d'androïdes). La révélation de l'état d'androïde de l'Ami Buster ne surprendra donc personne, en dehors des héros du roman, dont le
cerveau aura été en quelque sorte lavé par l'habitude.
Les méga corporations
Blade Runner dénonce l'omnipotence des groupes économiques tentaculaires, détenant un pouvoir dépassant l'entendement, allant jusqu'à supplanter celui des nations
souveraines, Etats-Unis d'Amérique y compris. La Tyrell Corporation représente un avenir sombre où une société se retrouve avec un pouvoir quasi absolu, produisant
un bien devenu absolument nécessaire (l'androïde), contrôlant les médias, et au final jouant avec les lois, en faisant fi lorsque le besoin se présente, allant
jusqu'à tromper un représentant de la loi (le blade runner) pour ses propres intérêts. Et dans des sociétés il est pratiquement impossible de remonter
jusqu'à la tête, souvent inconnue, toujours hors de portée.
L'homme contre l'androïde
Philip K. Dick a toujours été obnubilé par cette idée d'une machine en tout point semblable à un être
humain, au point de pouvoir tromper qui se trouverait confronté à un tel être (c.f.
le bal des schizos). Mais
jamais il n'aura été aussi loin que dans
Blade Runner. L'écrivain décrit un univers où les androïdes se retrouvent interdits sur terre, à cause
justement de leur capacité à se faire passer pour humains, et où des fonctionnaires de police, les blade runner, sont payés pour les chasser et les exterminer. Mais
qu'est-ce qui peut faire aussi peur aux humains? La peur d'être remplacés, bien sur! D'autant plus que ce qui différencie à l'origine les deux "races", l'empathie (que ne
peuvent ressentir les androïdes) a tendance à perdre en réalité. En effet, d'un côté, les humains de déshumanisent de jour en jour (isolement, apathie
menant à la perte des émotions -et nécessitant l'usage de boîtes à empathie et d'orgues d'humeurs-, maladies mentales tels que la schizophrénie, ...), et de
l'autre les androïdes se mettent à ressentir des émotions (les androïdes fuient l'esclavage, rêvant de liberté, ressentent la peur, deux andros sont même
mariés). Le parallèle entre l'isolement d'Iran, la femme de Deckard, et les androïdes qui se socialisent est frappant, et ne va pas dans le sens des humains. Seuls les nouveaux
modèles d'androïdes, les nexus 6, ont des sentiments (d'ailleurs,
Dick se permet un clin d'œil au maître incontesté
du robot moderne,
Isaac Asimov, en traitant ses robots de modèles obsolètes): cela symbolise évidemment
l'évolution, qui va venir remplacer l'humain par une nouvelle race, plus encline à subvenir à sa propre survie en tant que race, rappelant en quelque sorte les Grands Anciens
d'
H.P. Lovecraft, venant eux aussi des étoiles.
Dans
Blade Runner, comme dans pratiquement tous les écrits de
son auteur, les humains ont pratiquement tous des tendances
schizophrènes, à tel point que les deux blade runner, Deckard et Phil Resh, à un moment ou un autre du récit, pensent être eux-mêmes des androïdes (mais
ne le sont-ils pas véritablement?). Le doute est permis, ou en tout cas existe. Si les chasseurs d'androïdes, de par leur métier même, se ferment à l'humanité
au point de ressentir des tendances schizoïdes, il est toujours intéressant de noter que chez
Dick la folie (et plus
particulièrement la schizophrénie) est pratiquement toujours la solution au problème qu'est la Vie. Dans le roman, l'empathie, ou plutôt son absence, étant le meilleur
moyen de détecter un androïde, il est dit qu'il n'est pas rare qu'un schizophrène soit pris pour un androïde.
Le rapport humain-androïde est aussi brouillé par l'utilisation de l'orgue à humeur, une machine permettant aux humains apathiques de ressentir des émotions de façon
artificielle, là où les androïdes apprennent, sans l'aide d'aucun artifice, à ressentir des sentiments. Au final, qui est le plus humain?
Enfin, notons qu'au travers du héros, Deckard,
Dick nous décrit un monde où l'homme est seul. Seul dans un monde
vidé de ses occupants (d'un point de vue symbolique, même s'ils sont là, ils sont tous dans leur petit monde, à un univers les uns des autres); seul dans son couple, sa femme
étant totalement refermée sur elle-même (l'impossibilité de communiquer entre l'homme et la femme). Dans le premier cas, loin de chercher à se rapprocher des autres
être humains, le héros devra les tuer, s'isolant encore plus de jour en jour. Et de l'autre, au lieu de chercher à renouer des liens avec sa femme, le héros ira chercher
du réconfort (y compris au travers le sexe) chez une autre. Et bizarrement, c'est vers une androïde qu'il se tournera!
Les femmes
Dick et les femmes! Ses romans ne sont qu'une infinie description de son amour/peur de la femme, et en particulier de la femme au physique
d'enfant. Parfois dominatrice, voir castratrice, comme dans
le bal des schizos, elles sont la plupart du temps dominée. Et c'est
clairement à cette dernière catégorie qu'appartiennent les femmes de
Blade Runner. Sur les cinq femmes du roman, quatre sont clairement des femmes objets (et quatre au sens
propre, puisque ce sont des androïdes):
- Iran : la femme du héros est une femme totalement effacée, qui ne quitte pour ainsi dire jamais son domicile, qui s'enferme dans sa dépression, au travers de son orgue d'humeur,
ou qui se plonge dans la religion, corps et âme pourrait-on dire. Transparente, elle est de loin la moins attirante, aussi bien d'un point de vue psychologique que sexuel, des femmes du roman.
- Rachel Rosen: Propriété de la Tyrell Corporation, cette androïde a la forme qui a la prédilection de l'auteur, à savoir à peine formée, dégageant le
souffre non pas par sa volupté et son vice, mais bien au contraire par sa pureté et son apparence qui la place à la limite de l'enfance, et donc de la légalité.
L'attrait de l'interdit par excellence, une sorte de Lolita sans vice! Dévouée (elle aussi corps et âme) à son entreprise, elle est le piège parfait pour Deckard /
Dick. Mais, là où elle rejoint finalement l'héroïne de
Nabokov c'est lorsque le vernis se craquèle,
et que se révèle les vices cachés, ici une cruauté envers la vie humaine, et plus particulièrement les animaux, lorsqu'au final elle ira tuer la chèvre de Deckard
par pur vengeance.
- Pris Stratton: la "sœur jumelle" de Rachel partage avec elle son sadisme envers les animaux (elle démembrera une araignée juste pour le plaisir). Peureuse, réservée, en
retrait et obéissant aveuglement au chef des androïdes, Roy Batty, elle est l'image de la femme docile et discrète.
- Irmgard Batty: elle n'est que l'ombre de son mari, Roy Batty, elle aussi transparente et obéissante que l'est Iran pour Deckard (quoique elle est aussi, et de loin, la plus compatissante des
femmes de
Blade Runner, en quelque sorte la plus humaine).
- Luba Luft: la seule femme du roman à faire preuve d'indépendance, de force de caractère, et même de ruse. Elle est d'ailleurs l'un des dangers majeurs auquel devra faire
face le héros. Mais résultat de son indépendance, elle sera la première à mourir.
Le film
S'il est indéniable avec le recul que
le film de
Ridley Scott
est de loin la meilleure adaptation d'un roman de
Philip K. Dick, nombreux furent les fans à crier à la trahison à la
vision de ce qui est pourtant l'un des plus grands films de science-fiction jamais tournés. Mais pourquoi tant de haine? A cause des différences entre le roman et le film, bien sur,
mais pas seulement. En effet, sur la fin de sa vie (rappelons que
Blade Runner sortir sur les écrans juste quelques temps après
la mort de
Dick, à une époque où l'homme était devenu une sorte de gourou pour de nombreux fans, qui retrouvaient
en l'écrivain à la fois un philosophe social et un sage religieux qui répondait aux questionnements de son époque (ou en tout cas proposait une approche en résonnance
avec les besoins de ses ouailles. Bref, un homme dont l'œuvre est sacrée.
D'ailleurs, l'un des principaux reproches qui fut fait au film concerne justement la religion, omniprésente dans le roman, et, quoique présente dans le film, moins centrale que le roman.
De plus, subissant un échange de personnage animé de considérations religieuse (Deckard dans le roman, Roy Batty dans le film). Et surtout, échangeant un caractère
salvateur dans le roman à son contraire dans le film, Roy étant clairement identifié à Lucifer, l'ange déchu et corrupteur.
A l'inverse, dans le roman, Rachel est une fille qui s'avère mortellement dangereuse, une tentatrice au service de son entreprise, alors que dans le film elle est l'étincelle d'espoir et
d'innocence, la possibilité de vivre en paix entre humains et répliquants. Dans le film, Deckard, quoique non dénué de défauts, n'en reste pas moins un homme
honorable, puisqu'en couchant avec Rachel, ne commet aucun pêché d'adultère, contrairement au roman. Certes, il commet un pêché d'une autre sorte, puisqu'il couche
avec une créature non humaine, mais Rachel (tout comme dans le roman pour le coup) représente une certaine forme d'idéal féminin. Rachel passe ainsi en quelque sorte de
prostitué dans le roman à sainte dans le film.
Deckard se transforme aussi, passant d'homme marié, avec à charge un animal, fut-il électrique, à héros solitaire dans le film. Une transformation qui prend tout son
sens si l'on considère la difficulté de faire accepter aux spectateurs un homme marié qui trompe sa femme (et qui s'enfuit avec son amante dans la version cinéma).
Déjà qu'il abat dans le dos des femmes désarmées!
Déjà cité plus haut, l'univers de
Blade Runner passe de dépeuplé dans le roman à surpeuplé dans le film. Certes, mais un monde tellement
hétéroclite que, comme dans le roman, les gens ne se comprennent plus. Et vivent chacun dans leur monde.
Enfin, les confrontations entre les androïdes/répliquants et Deckard tournent à l'avantage du chasseur dans le roman et à celui de la proie dans le film. C'est tout
particulièrement vrai pour la rencontre Deckard/Roy Batty, qui se règle en trois lignes dans le roman, avec une victoire incontestable pour le blade runner, contre cette fabuleuse fin
poétique dans le film de
Ridley Scott.
Fabuleux roman,
Blade Runner est en quelque sorte le précurseur de la mouvance Cyberpunk, et, bien plus encore, reste, plus de quarante ans après son écriture, d'une
modernité absolue.